Les orages

Nous avons tous des chaussures qui attirent les orages :

les plus blanches

celles qui ont le plus de traces de rues sous les semelles 

 

Souviens-toi de mes chaussures de toile blanche 

Sur elles tu te mettais debout et nous étions la même ombre   

Alors que la semelle se détachait de la couture 

ton pied n’a jamais touché le sol

 

Souviens-toi de celles jetées sous le lit

qui grinçait          

Leur bouche avalait les acariens de la nuit

elles accueillaient mon pied nu

puis nous allions prendre le petit déjeuner

 

Souviens-toi combien tu avais peur de leur vétusté et de leur saleté

qui détérioraient la toile

C’est une épidémie  – avais-tu pensé –

qui s’étend sur mon pied et sur le tien

et nous contagie tous

La saleté ne nous embourbe pas si le souvenir est propre

la vieillesse ne ronge pas si le souvenir est jeune  

ce qui tue ce n’est pas la mort

ce qui tue c’est l’oubli

Alors souviens-toi que laver ces chaussures

invitait la pluie et les flaques d’eau

à entrer là où la semelle s’était éloignée de la couture

 

Souviens-toi que nous sautions pour fuir l’orage  

et nous sauver sous les abris  

Tes pieds sur mes chaussures

pour donner vie au baiser sous le parapluie

Souviens-toi

il pleut aujourd’hui

c’est la nuit

et tu n’es pas avec moi

Un jour viendra la distance

nous deviendrons vieux

mais nous aurons toujours l’âge de notre dernier souvenir   

 

J’ai sauvé mes chaussures alors que tu les avais exilées dans l’armoire

Elles ont couru avec les tienness et personne ne s’est retrouvé seul

elles se sont arrêtés sous les tienness 

et tous les deux nous avons été sains et saufs

parce que les eaux ne pourrissent pas si le souvenir est propre

les nuits ne noircissent pas si le souvenir est diaphane 

toi tu sais bien ce qui tue

souviens-toi

aujourd’hui il pleut

et c’est la nuit

et tu es loin

et tu ne dis pas mon nom

comme mes chaussures

nomment les orages.

 

 

Traduit de l’espagnol (Colombie) par Rémy Durand

© Rémy Durand pour la traduction


retour